Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu - Le Lumière

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu


C’est un troisième roman que signe Nicolas Mathieu, aux éditions Actes Sud.

On retrouvera Anthony et les autres tout les deux ans, de leur adolescence à l’atteinte de l’âge adulte. Ces jeunes saisis dans leurs étés fondateurs, si vides et si pleins à la fois. On traverse avec eux les moments sexuels, familiaux, amicaux, drogués, à moto, au boulot, les moments de questionnement sur son présent beaucoup, son futur quelques fois, sur son passé un peu. Les incertitudes et les inconsciences. Les tristesses, les douleurs. Ces moments où on est juste dans la merde.

Devant nous se déroule ainsi un roman vif, avec peu de soleil, peu d’apaisement.

Nicolas Mathieu nous écrit des vies brutes avec tout le cru désirable. Une écriture crue, donc, mais jamais dérangeante. C’est là qu’on apprécie la maîtrise du travail de l’auteur qui sait trouver la limite pour nous donner une lecture naturelle, si fluide et qui nous happe trop. On avale le texte, sans pouvoir s’arrêter, mais sans pourtant faire d’indigestion, de trop plein.

On apprécie chaque phrase narrative oralisante, de ces petits défauts jusqu’à ces violences parolières calquées sur la pratique de la langue par les jeunes. Par nous. On s’y retrouve si facilement. Et l’on s’identifie un peu, beaucoup, dans les caractères ou dans les actions, dans les difficultés, dans les situations, dans les détails. On comprend ou l’on ne comprend pas les personnages, mais toujours ils nous touchent de toutes les manières possibles, toujours ils nous questionnent. Et toujours plus ils nous tirent vers le réel.

 

A lire aussi parce que ce roman est un panorama social : il peint une ville, ses différentes générations, ses cultures, ses milieux sociaux, ses fascinations et ses rejets qui fonctionnent tous les uns avec les autres, si différents mais toujours indissociables. A lire aussi parce qu’on parle enfin de ceux qu’on oublie trop, de ces régions françaises de la diagonale du vide, qui peinent, qui se vident souvent de leurs jeunes, notamment des certains qui rêvent d’une capitale flamboyante ou d’un bonheur plus facile. Finalement, à lire pour ce sentiment du terrible inévitable, de la tragédie suintante derrière la violence, qui tient toujours en douloureux éveil. Pourtant la fatalité ne s’accomplira peut-être pas complètement.

Extrait

« – Alors qu’est ce que tu as fabriqué cette nuit ? 

– Je t’ai dit, on était à une fête.

– Et ?

– Rien. C’était une fête quoi. 

– C’était loin ? 

Drimblois était trop loin. S’il disait la vérité, le père voudrait savoir comment ils avaient fait pour y aller. Qui les avait ramenés.

– En ville, dit Anthony.

– Chez qui ? 

– Je sais pas trop. Des petits bourges.

– Tu les connais d’où ?

– Le cousin.

Après un silence, son père lui demande s’il y avait des filles.

– Ouais.

Il se passa près d’une minute avant que le père reprenne la parole.

En tout cas, c’est la dernière fois que tu découches comme ça. Ta mère était à moitié cinglée ce matin. Si tu me refais un coup pareil, je m’occuperai de ton cas. 

Anthony regarda son père. C’était un visage d’homme fatigué qui buvait trop et dormait mal, trompeur comme la mer.

Anthony aimait ce visage. »

Ce roman a gagné il y a quelques mois le Prix Goncourt 2018.

Il est également sélectionné pour le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, dont les résultats tomberont à la mi-décembre.