Les étoiles dansantes - Le Lumière

Les étoiles dansantes


« L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même » Robert Louis Stevenson.

Qui n’a jamais rêvé de tout quitter, de mettre les voiles vers une destination inconnue ?

A l’intérieur d’une institution pour jeunes filles à la dérive, appelée « le cube », une bande de filles se prépare à fuguer. Des sacs à dos sont préparés, des draps sont noués les uns aux autres. Albane, de caractère téméraire, Esther qui flippe au moindre truc, Mireille la plus jeune, Vick la doyenne et enfin Charlotte la petite nouvelle, veulent suivre leurs propres règles. C’est ainsi qu’elles vont se retrouver à bord d’un train direction la mer.
Un fabuleux road-trip semé de moments de doute mais aussi de sublimes moments riches en émotions.
A l’heure où la société parle de plus en plus des agressions sexuelles, cette pièce nous fais ressentir de l’espoir, du courage et enfin du bonheur.

J’ai pu assister à cette pièce de théâtre et interviewer la metteuse en scène, Cyrielle Cormontagne.

Salut Cyrielle! Tout d’abord parle-moi de ton parcours.

Bonjour !

J’ai un bac littéraire, avec l’option théâtre, puis j’ai intégré l’école Arts-en-scène à Lyon 7ème dont je suis sortie diplômée en 2014. C’est d’ailleurs l’année où j’ai signé ma première mise en scène, c’était dans le cadre des projets de fin d’étude. J’ai été chaperonnée par Mohamed Brikat sur la création du spectacle.
Après cela, j’ai travaillé avec différentes compagnies, notamment Le Fanal ou encore le chantier collectif avec lequel j’ai monté « Tout le monde veut vivre » de Hanokh Levin.
En 2017, on a créé la compagnie Les vents de traverse, avec Salomé Duc notamment, qui joue le rôle d’Albane dans la pièce. Pleins de copains nous ont suivi dans l’aventure, comme Damien Deshaires ou Valentin Rémiot qui ont dessiné et conçu la scénographie des étoiles dansantes. Damien travaillait déjà avec moi et avait signé la scénographie de « Tout le monde veut vivre ».
Donc on était un petit groupe, on avait envie de créer une compagnie, un collectif pour traiter des sujets qui nous ne paraissaient pas assez abordés, tabous en quelque sorte.
On voulait vraiment faire du théâtre sous le prisme d’une déconstruction, d’une réflexion militante. Il y a des sujets qui n’étaient pas assez abordés dans la littérature.

Quels sujets par exemple ?

Les violences sexuelles. C’est comme ça que Les étoiles dansantes sont nées d’ailleurs, je voulais travailler sur ce sujet-là. J’ai lu tout ce que je pouvais trouver sur ce sujet. J’ai vite remarqué qu’il n’y avait pas de pièce chorale qui traitait des violences sexuelles par le prisme de la culture du viol.
Souvent, les histoires sont traitées sous un angle individuel, on peut avoir le sentiment que cette histoire est isolée, que ce sont des choses qui arrivent rarement. Le but des étoiles dansantes était d’essayer de décortiquer les violences sexuelles sous un angle plus global et sociétal.

Quel est le rôle d’un metteur en scène ?

Diriger un projet. Donc ça va partir de l’idée de base, soit d’un texte écrit, ou qu’on va écrire. Ensuite il y a la mise à l’épreuve du plateau, ou l’improvisation, on va dégager des thématiques. Mon rôle consiste à diriger le jeu, réfléchir à la manière dont on va monter cette pièce. Avec ces différentes questions : est ce qu’il y aura de la scénographie ? des costumes ? de la musique ?
Concernant le spectacle, j’avais déjà des idées pour la scénographie : j’avais fait des croquis. J’ai dû par la suite en discuter avec Damien qui, lui, est spécialisé là-dedans afin de réaliser mes projets.
Pour les costumes, je vais chiner, ou parfois les confectionner, pour cela je fais appel à des costumiers.
Enfin pour la musique j’ai fait appel à Maxime Roman, qui est pianiste, qui a fait toutes les parties de piano dans Les étoiles dansantes. C’est de la création originale, il a créé pendant les répétitions, puis de son côté les a retravaillé. J’ai également chiné des bruitages sur des banques sonores, et enregistré de la voix au dictaphone. Ensuite, je mixe le tout pour créer l’univers sonore de la pièce.

Parle-moi des coulisses de la compagnie des vents de traverse et de la création de la pièce ?

J’ai commencé à écrire la version 0 en 2014, lorsque j’étais en deuxième année d’école de théâtre. J’ai bloqué à un moment, donc je l’ai laissée de côté. C’était une espèce de brouillon, avec les idées principales, un point de départ et un point d’arrivé.
En 2017, j’ai écrit la version 1 en trois mois, au même moment où on avait ouvert un casting, pour trouver les comédien.ne.s c’est-à-dire nos étoiles – comme on le dit maintenant assez tendrement. On avait aussi envie de travailler avec des personnes qui étaient impliquées dans les thématiques qu’on choisissait. Ce qui nous a permis d’élargir notre réseau. En juillet donc, on a sélectionné une dizaine de profils et on a fait une journée de travail au plateau, par la suite, on a fait notre distribution finale.
Le texte du spectacle en est à sa version 3.3. C’est très important de modifier le texte, car ça me permettait d’enlever le superflu, de perfectionner le rythme, de réécrire encore. Ce sont de longues heures d’écriture, de mise en scène et de relecture.
On joue maintenant cette pièce depuis mars.

C’est stressant comme métier ?

Oui évidemment, c’est un métier très prenant et qui comporte son lot d’incertitudes, surtout quand on présente son propre travail d’écriture. On a toujours peur que certaines vannes ne marchent pas, l’humour c’est quelque chose d’assez personnel. La première présentation de travail, on ne savait pas si le public allait rire ! On se demande si le public va être réceptif à notre message. Puis c’était la première pièce que j’écrivais et que je présentais en public.

Comment t’est venue l’idée de faire cette pièce ?

Si tu te rappelles bien, la pièce commence sur une chanson de Keny Arkana. Dans une autre chanson : « Je me barre », elle dit « j’suis toujours la seule à partir. Putain aucun d’mes potes n’a jamais été de la partie ». Cette chanson m’a beaucoup parlé, et je me suis demandé « qu’est ce qui se serait passé si elle n’était pas la seule à partir ? », qu’est-ce que ça donnerait une bande de bras cassés qui fugue ?

As-tu écrit la pièce toute seule ?

Oui. Je suis responsable de 90 % du texte. Mais on a aussi fait beaucoup d’improvisations autour du texte. Les comédien.ne.s m’ont proposé des choses très pertinentes, des vannes, des ajouts. Ce sont les 10 autres %. En soit, je suis la dernière décisionnaire, mais je laisse une grande liberté à mon équipe pour proposer de nouvelles choses. En revanche, quand des passages ont besoin d’être dits d’une certaine manière, je sais aussi être ferme sur ces passages.

As-tu toi aussi eu envie de partir un jour ?

Je suis déjà partie. J’écris sur la base de mon vécu. Je pars d’un sentiment qui est vrai : comme le besoin de partir par exemple et ensuite autour de ça, je fais du storytelling. Je mets à imaginer d’autres personnages ! Je suis quelqu’un de très indépendant. J’ai d’ailleurs fait des milliers de kilomètres en stop.

Que penses-tu du mot « victime » ?

Pour moi, le mot « victime » n’est pas néfaste en soi. C’est la société qui rend ce terme négatif. Subir un viol c’est de l’ordre de la violence. Il faut bien comprendre que les personnes ne sont pas des victimes mais qu’elles sont victimes DE quelque chose, et ça, ça change tout.
Il y a un terme anglais que j’aime tout particulièrement, c’est celui de survivor, survivant.e en Français. Il n’est pas encore très utilisé en France. Survivor met l’accent sur la personne, sur le courage qu’elle a eu à dépasser un événement traumatique plutôt que de la ramener à l’événement en question. C’est un terme très puissant.

Pourquoi as-tu choisi la mer comme lieu final ?

Pour deux raisons :
J’ai vécu 10 ans au bord de l’océan atlantique. L’eau, c’est quelque chose qui me parle, c’est un anti-dépresseur pour moi. Il suffit que j’aille me baigner dans l’eau salée, ça me remplit de joie pour la journée.
Puis c’est quelque chose de simpliste : dans la phrase « on va voir la mer », il n’y a pas but précis et c’est ça qui est cool. Ça m’est naturellement venu en tête, puis c’est aussi l’idée de vacances, de liberté.
Le fait qu’elles arrivent devant l’océan, et non pas la mer, à la fin du spectacle montre bien que l’arrivée n’est pas le plus important, que c’est bel et bien le voyage qui compte.

Quel message as-tu voulu donner en créant cette pièce ?

Je voudrais transmettre deux messages : « on a le droit de parler » et « vous n’êtes pas seul.e.s »
L’épilogue à la fin de la pièce, porté par le personnage de Mireille qui est rejointe par les autres personnages, s’adresse au public. Mireille parle de la société et de la non-reconnaissance des violences sexuelles en général. De temps à autres, les comédiennes reprennent en chœur le gimmick « Vous n’êtes pas seul.e.s »
Je me suis servie de cette phrase pour aller plus loin. Je voulais que les comédiennes s’adressent deux minutes au public, en face à face. Cet épilogue nous dit qu’on a le droit de souffrir, mais aussi qu’on a le droit de guérir ; qu’on a aussi le droit de parler, tout comme on a le droit de se taire ; qu’on a le droit de prendre son temps ; qu’il y a de l’espoir ; et qu’en fait, toutes les solutions sont valides : qu’il n’y a que vous qui pouvez choisir votre manière de guérir.

Deux mots pour décrire la pièce ?

Un mot et demi alors : Happy-sad.
Parce que la vie peut être semée de choses horribles, mais que dans le même temps, il y a d’autres choses incroyables qu’on peut trouver sur la route.

Cette pièce, elle parle de ça, de cette résilience et de cet espoir-là : de transformer ce qu’on a pu vivre d’horrible en un truc plus beau. Et peut-être même de guérir sur le chemin.

Le mot de la fin ?

Sororité !


Je remercie Cyrielle Cormontagne de m’avoir accordé de son temps.

Cet article va en direction de Cyrielle Cormontagne pour le texte et la mise en scène, Prescillia Amany, Anca Bene, Salomé Duc, Marie Hattu, Johanna Tixier et Rodolphe Wuilbaut pour le jeu, Damien Deshaires, Valentin Remiot pour la scénographie, Maxime Roman pour la musique, Quention Myon pour la création Lumière et enfin Coco Egia pour la photographie.