La face cachée des comics - Le Lumière

La face cachée des comics


Si les films et séries inspirés de super-héros sont plus populaires que jamais, leur moyen de diffusion originel connaît un succès plus modéré. Pourtant ils mériteraient davantage de considération qu’on ne leur en accorde.

En effet, non contente d’être souvent vue comme un art moins important et prestigieux que la littérature, la bande dessinée américaine est parfois sous-évaluée par le grand public, et les blockbusters qui ne cessent d’affluer dans les salles de cinéma n’ont que très peu d’impact sur la vente des livres dont s’inspirent les dits-films. Il me semblait donc important de faire la part des choses et de restituer la place première des super-héros : les comics, qui proposent un large choix d’histoires et de genres intrinsèques importants, et ont plus de profondeur que l’on pourrait le croire.

Le mythe du super-héros

A première vue, les comics sont des histoires de super-héros largement codifiées, avec des personnages et des intrigues redondantes à l’aspect manichéen. Bien qu’il soit vrai que les deux principales maisons d’édition DC Comics et Marvel n’ont cessé de s’inspirer entre elles (ou de copier l’une sur l’autre) et que les ressemblances entre les super-héros sont questionnables, comme Aquaman et Namor ou encore Green Arrow et Hawkeye – la liste est longue -, le genre du super-hero ne se limite pas à cela.

Ces aspects qu’ont en commun nombre de comics servent bien sûr de repère pour le lecteur qui retrouve alors les conventions auxquelles il est habitué, c’est-à-dire les costumes, les apparences de gentil contre méchant, toute la mythologie autour de ses héros préférés, etc., et qui l’installent dans un confort certain qui n’en sera que mieux ébranlé.

Il suffit de regarder l’un des héros les plus populaires pour s’en rendre compte : Batman. Au delà de la noirceur qui entoure sa vie d’orphelin, Bruce Wayne est un homme instable qui, sans son occupation de héros, sombrerait. C’est typiquement un personnage tourmenté qui a enfoui un traumatisme au fond de lui et l’a utilisé comme moteur de sa croisade, mais n’a jamais réellement pris le temps de le confronter. Parmi ses thématiques récurrentes figurent ses origines (qui ne sont pas toujours celles qu’il croit), la limite entre le bien et le mal ainsi que les dualités avec ses adversaires, la gestion du deuil, sa position de père/mentor et plus généralement la famille. Chez Batman l’aspect manichéen du super-héros est particulièrement remis en question, d’abord parce qu’il n’est pas vu comme tel dans son univers, et ensuite parce qu’il a déjà été proche de franchir la limite qu’il s’impose, qui le différencie des antagonistes : le meurtre. Ceux-ci sont d’ailleurs dotés de leur histoire propre qui permet de les humaniser et de même ressentir de la compassion devant la détresse qui motive parfois leur criminalité. Ces codes bien définis peuvent paraître simples et répétitifs, mais permettent de développer d’autres problématiques et de créer un contraste. A chaque super-héros son costume, et à chaque super-héros son lot de questionnements.

Couverture de Batman #52 par Lee Weeks

 

Comics sans héros

J’ai évoqué le genre du super-héros qui est le plus prépondérant, cependant les comics ne se limitent pas à celui-ci. Tout d’abord cette catégorie-là est très large et regroupe des histoires aux enjeux nettement différents et aux tons distincts. Ensuite il existe une multitude d’autres genres qui sont très variés, mais ont généralement moins de visibilité. Il est important de noter qu’il existe beaucoup d’autres éditeurs que DC et Marvel, et que ces maisons indépendantes offrent souvent plus de liberté aux auteurs. Parmi les autres genres on peut retrouver le biopic, le thriller, le policier, ou encore la science fiction. Bien sûr tous ceux-ci sont susceptibles d’être fusionnés, notamment avec, vous l’aurez deviné : les super-héros. De ce point de vue, le comic est un média tout aussi légitime qu’un roman.

Pour illustrer mon propos, je vais vous parler d’un comic sorti récemment, l’excellent Kill or Be Killed. L’intrigue, pour être brève, est la suivante : Dylan, un jeune homme dépressif tente de mettre fin à ses jours, mais quand vient le moment fatidique, il est sauvé par un démon qui lui accorde un mois de vie supplémentaire pour chaque personne qu’il tue. Nous allons donc observer comment cet anti-héros peu banal, représentatif de la jeunesse confuse d’aujourd’hui va continuer son existence avec cette contrainte.

Le scénariste Ed Brubaker, délivre ici une histoire sombre comme à son habitude, comprenant un personnage torturé et réaliste avec lequel on ne peut que sympathiser. Les enjeux vont d’abord dépasser Dylan, puis alors que la trame avance nous allons suivre son évolution par rapport à sa nouvelle vie de criminel et sa vie privée. Les dessins de Sean Phillips, puisque c’est également une partie primordiale de la bande dessinée, sont très réussis et reflètent bien la lourdeur qui pèse dans ce comic. Beaucoup de sujets sensibles y sont abordés tels que la dépression, l’addiction, ou la pédophilie. C’est un thriller qui tient en haleine et surprend sans cesse.

 

Des comics prenants, aux thématiques intéressantes, il y en a aussi bien dans les maisons indépendantes que dans les deux principales. Peu importent vos tendances littéraires, il y en a forcément un adapté pour vous. Maintenant que vous avez découvert ce que vous manquez, vous savez ce qu’il vous reste à faire.


Pour aller plus loin, voici quelques recommandations pour les genres cités précédemment, inutile de préciser que l’estime que je porte à ces livres est très élevée. Pour une lecture axée policier, dirigez-vous vers la série Gotham Central, un comic qui parle du quotidien et des enquêtes des policiers de Gotham City, ainsi que de leur rôle alors qu’un super-héros peut mettre leur image à mal. Si vous êtes plus science fiction, je vous encourage vivement à lire la série Providence, tout droit tiré des romans de Lovecraft et écrite par le cultissime Alan Moore (V for Vendetta, The Killing Joke). Et enfin pour un biopic passionnant, offrez-vous Joe Shuster : Un rêve américain, qui raconte la vie d’un des créateurs de Superman de manière émouvante.