La sélection à l’entrée du master : retour sur la mobilisation des étudiants de Psychologie - Le Lumière

La sélection à l’entrée du master : retour sur la mobilisation des étudiants de Psychologie


Dans un avis du 10 février 2016, le Conseil d’Etat jugeait illégale la sélection des étudiants en master, exception faite des formations recensées sur une liste établie par décret, décret n’ayant jamais été pris. Dans la pratique, les étudiants étaient sélectionnés entre la première et la deuxième année de master, laissant donc dans l’impossibilité de finir leur formation et donc d’avoir un diplôme ceux rejetés à l’entrée de la deuxième année. Afin de sortir de l’impasse, une solution a été trouvée et mise en place dès septembre 2016 pour la majorité des masters : une sélection unique à l’entrée de la première année de master.

 

L’université, une formation élitiste ?

 

Pour le sociologue Pierre Bourdieu, l’école reproduit les inégalités sociales. Un demi-siècle plus tard, ce constat s’étend à l’université. En août 2016, le ministère de l’Education nationale signalait que les étudiants issus de milieux ouvriers ne représentaient que 11% de l’ensemble des étudiants. A l’université, on compte trois fois plus d’enfants de cadres que d’enfants d’ouvriers et plus le cursus est élevé, plus la part des enfants d’ouvriers diminue, notamment en master où ils ne sont plus que 7,8% contre 33,5% d’enfants de cadres. D’après l’enquête PISA de 2013, le système scolaire français est particulièrement inégalitaire. En effet, les élèves issus de milieux défavorisés réussissent moins bien en France que dans d’autres pays.

 

Dans les milieux défavorisés, les études supérieures sont plus difficiles d’accès. Afin d’accéder aux études supérieures françaises, il est indispensable d’avoir un capital culturel et socio-économique élevé. Par exemple, rares sont les étudiants issus de milieux défavorisés dans les grandes écoles, publiques ou privées. Etant très sélectives, la plupart des étudiants suivent une préparation dans une boîte indépendante, payante et souvent très chère, ce que ne peuvent pas se permettre les étudiants de milieux défavorisés. Restait alors l’université. Cependant, en sélectionnant, on retrouve le même problème que dans les grandes écoles et les établissements privées. Auparavant garante de l’accessibilité du savoir à tous, l’université devient une formation élitiste. On pousse donc aujourd’hui les jeunes à obtenir le baccalauréat et à faire des études tout en réduisant le nombre d’années d’étude accessibles de plein droit en mettant en place une sélection, paradoxe touchant les étudiants défavorisés de plein fouet.

 

Autre absurdité de la sélection en master : sa forme. En effet, se pose la question des critères de sélection sur lesquels se baseront les universités. Prérequis pour entrer en première année de master : être titulaire d’une licence. Or, une licence étant transversale et généraliste, se baser sur les résultats obtenus en licence pour un master spécialisé (et éventuellement professionnalisant) paraît insuffisant. Quels seront donc les critères de sélection ? Les modalités de recrutement sont pour le moins floues : examen d’un dossier de candidature, pouvant être suivi d’un entretien et/ou d’épreuves écrites…

 

Les étudiants de Psychologie contre la sélection

 

A Lyon 2, de rares formations avaient pu échapper à la sélection à l’entrée du master à la rentrée 2016 à cause de leurs spécificités. Parmi celles-là, la Psychologie.  L’obtention de la deuxième année de master de Psychopathologie clinique donne également droit au titre de psychologue. Afin de conforter leur projet de devenir psychologues et d’avoir un minimum d’expérience du métier, de nombreux étudiants redoublaient une ou plusieurs fois leur première année de master pour la consacrer notamment à des stages professionnels. Or, dans le cadre d’une sélection à l’entrée du master, un seul redoublement sera autorisé, les étudiants actuellement en première année de master et déjà redoublants ayant déjà grillé leur joker. Plus que de sélectionner des étudiants aptes à suivre le master, il s’agira donc de sélectionner à l’issue d’une licence généraliste les psychologues de demain, n’ayant eu pour seul aperçu du métier qu’un court stage obligatoire. Difficile dans ces conditions de juger de la motivation et de la maturité du projet professionnel de ces étudiants.

 

Néanmoins, il était prévu que la sélection à l’entrée du master soit effective en Psychologie à la rentrée 2017. Cette décision, prise dès septembre, n’a été annoncée aux étudiants qu’au mois de mars, déclenchant immédiatement une levée de boucliers, via le collectif étudiant « Pour une action collective ». L’objectif à court terme de cette mobilisation : obtenir un moratoire permettant de repousser la mise en place de la sélection à l’entrée du master à la rentrée 2018. Malheureusement, la mobilisation s’est rapidement essoufflée après l’obtention du moratoire le 10 février dernier, la CFVU ayant accepté de repousser d’un an la sélection pour les masters de Psychopathologie clinique psychanalytique, Psychologie sociale, du travail et des organisations, Droit des affaires, Droit privé, Droit public et Mondes anciens. Le collectif « Pour une action collectif » déplore notamment l’urgence dans laquelle a dû se faire la mobilisation, un manque d’intégration des étudiants et de communication, l’absence d’objectif à long terme, l’absence de soutien de la part des associations étudiantes ainsi que l’instrumentalisation des étudiants par certains acteurs. A l’issue de cette mobilisation, la Présidente de l’Université a néanmoins proposé la formation d’un groupe d’étudiants qui aurait la possibilité de discuter de la sélection au ministère de l’Education. Depuis, pas de nouvelles, mais les étudiants n’attendaient pas grand-chose de cette proposition avec l’imminence des élections présidentielles et législatives et donc de nouveaux ministères.

 

Une solution possible serait de repousser l’obtention du titre de psychologue au doctorat : tous les étudiants auraient donc un master en Psychologie, et seuls les psychologues seraient titulaires d’un doctorat et donc du titre de psychologue. En théorie, les stages professionnels seraient au cœur de ce doctorat, permettant ainsi aux futurs psychologues de se retrouver en situation professionnelle avec le soutien d’un tuteur universitaire. Dans la pratique, cette option est pour l’instant restée lettre morte.

 

La sélection à l’entrée du master n’est que la partie émergée de l’iceberg. Au-delà de sa pertinence et du fait qu’elle exacerbe encore un peu plus l’inégalité des chances à l’université, c’est le système scolaire et donc le fonctionnement de notre société qui doit être remis en question. Les inégalités des chances sont le triste reflet des inégalités sociales. Comment arriver à une égalité des chances dans un système qui cultive les inégalités ?