Poésie en exil : du Sahara occidental à Cuba, les poètes nomades de la Generación de la amistad - Le Lumière

Poésie en exil : du Sahara occidental à Cuba, les poètes nomades de la Generación de la amistad


Ven asomarte en los prismáticos que cuelga

el tiempo en nuestras esperanzas

para ver cual la mar, la ciudad

la cuna, cual lejos se quedó la vela

Y cual larga en el destierro se hace la espera.

 

Viens jeter un coup d’oeil dans les jumelles

que le temps suspend à nos espérances :

tu verras comme elle est loin la mer, loin la ville,

comme est loin le berceau, comme est loin le lumignon.

Et comme l’attente se fait longue en exil.

 

Saleh Abdalahi Hamudi (traduction de Mick Gewinner), membre de la Generación de la amistad

Dans le cadre du Printemps des poètes et à l’occasion de la publication de la première anthologie bilingue (espagnol-français) des poèmes sahraouis de la Generación de la amistad aux éditions lyonnaises L’atelier du tilde, le poète sahraoui Ali Salem Iselmu a fait le déplacement jusqu’à Lyon 2 pour une rencontre organisée conjointement par la maison d’édition et l’association étudiante Les Métisseurs de Mots.

 

Le Sahara occidental

 

Tout d’abord, un rapide récapitulatif de l’histoire méconnue du Sahara occidental. Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole bordée par le Maroc au nord, l’Algérie au nord-est et la Mauritanie à l’est et au sud. Lors de leur départ à la fin de l’année 1975, peu avant la mort de Franco, les Espagnols signent les accords de Madrid avec le Maroc et la Mauritanie pour officialiser le partage de l’ancienne colonie : les deux tiers au nord pour le Maroc et le tiers au sud pour la Mauritanie. Début 1976, dès le dernier soldat espagnol parti, le Front Polisario (de son nom complet Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro – Front populaire de Libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro en français, mouvement politique armé créé en 1973 pour mettre fin à l’occupation espagnole) proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et attaque les nouveaux occupants, les forces marocaines et mauritaniennes, avec le soutien de l’Algérie. De nombreux Sahraouis prennent alors la fuite et trouvent refuge dans les camps de réfugiés du Sud de l’Algérie, à Tindouf. En 1979, un traité de paix est signé entre le Front Polisario et la Mauritanie qui renonce à ses prétentions sur le Sahara occidental. Mais le Maroc annexe immédiatement les territoires en question et érige un mur, les 20% à l’Est du mur étant sous le contrôle du Front Polisario.

 

Actuellement, le Sahara occidental est toujours considéré comme un « territoire non autonome » par l’ONU et est source de discorde entre le Maroc qui le revendique et l’Union africaine qui le reconnaît comme un Etat à part entière. Le Front Polisario, quant à lui, revendique le droit à l’autodétermination des peuples par un référendum. Le Maroc dit soutenir cette option mais n’a actuellement mis aucun moyen en œuvre pour organiser ce référendum, au motif que le Sahara occidental a été contrôlé par le Maroc à un moment de l’histoire, ainsi que d’autres pays comme la Mauritanie, une partie de l’Algérie, les enclaves espagnoles Ceuta et Melilla et une partie du Mali. Autre motif invoqué, le fait que la plupart des Sahraouis soient nomades ne permettrait pas l’établissement de listes électorales.

 

La RASD a cependant été reconnue par Cuba en 1980 et le pays a apporté son aide aux Sahraouis dès 1977 via des envois de médicaments et des bourses scolaires pour les jeunes. De nombreux jeunes Sahraouis ont pu bénéficier de ces bourses et sont partis étudier à Cuba et ont été surnommés les « Cubahraouis ». Le poète Ali Salem Iselmu fait partie de ceux-là. Devenu traducteur du hassanya et de l’arabe, il vit actuellement en Espagne. Il nous raconte son histoire, celle de son peuple et la place qu’occupe la poésie dans leurs cœurs.

 

Des exils successifs

 

L’un des éléments familiers que les jeunes Sahraouis ont pu retrouver à Cuba est la place importante accordée à la poésie. Ali Salem Iselmu nous raconte les soirées passées avec ses camarades dans la chambre universitaire de l’un d’entre eux, à écrire. C’est en 2005 à Madrid que verra officiellement le jour la Generación de la amistad, un groupe de poètes et intellectuels sahraouis s’étant donné pour mission de faire connaître la cause de leur peuple via l’écriture. La poésie leur a permis d’exprimer leur attachement à leur terre natale, leur indignation devant les conditions de vie des Sahraouis restés là-bas, leur reconnaissance envers Cuba, en plus de leur permettre de construire leur identité en exil. En effet, devenus médecins, journalistes, traducteurs ou autres, peu sont retournés dans les camps de réfugiés en place depuis plus de 40 ans dans le Sud de l’Algérie, et nombreux sont ceux à avoir émigré vers des pays hispanophones. Pour sa part, Ali Salem Iselmu a opté pour l’Espagne et nous parle de ces exils successifs.

 

Pour Ali Salem Iselmu, sa poésie s’est nourrie de ces trois exils : la poésie, le paysage et les gens ne sont pas les mêmes dans le Sahara occidental, à Cuba et en Espagne, et sa poésie est un reflet de ces différentes réalités. Le poète cite un de ses exemples favoris : une goyave ne sera jamais aussi bonne qu’à Cuba, une date que dans le Sahara occidental et une olive qu’en Espagne. En ce qui concerne les multiples déracinements provoqués par ces exils successifs, Ali Salem en a fait une force. Pour lui, l’être humain doit assumer son histoire. Ces exils lui ont permis de découvrir de nouveaux horizons et de s’y habituer. Une force cependant mâtinée de nostalgie. Ces déracinements feront toujours partie de lui, au même titre que la frustration de ne pouvoir revenir dans sa ville natale. En effet, parce qu’il écrit sur les conditions de vie dans le Sahara occidental et milite pour son indépendance, Ali Salem ne peut retourner dans son pays natal sans risquer sa vie.

 

La question de la langue

 

Bien que de langue maternelle hassanya, un mélange d’arabe et de berbère parlé dans le Sahara occidental, les poètes sahraouis écrivent en espagnol, langue de la colonisation. Pour Ali Salem, il n’y a pas de rapport ambigu à cette langue. L’espagnol est la langue qu’il a apprise à l’école, puis parlée à Cuba et dans sa vie d’adulte aujourd’hui en Espagne. Elle fait partie de lui au même titre que le hassanya. L’espagnol a également été choisi pour des raisons logiques : la diffusion d’écrits en hassanya est très difficile, il existe peu de maisons d’éditions et peu de traducteurs qui s’intéressent à cette langue. L’espagnol a un rayonnement beaucoup plus important. Malgré tout, les poètes sahraouis ont choisi de conserver tels quels des mots de hassanya dans leurs poèmes en espagnol, notamment pour des questions de sens : une langue étant dépendante de la culture et de l’histoire du peuple qui la parle, de nombreux mots en hassanya sont trop enracinés dans le Sahara occidental et les références qui lui sont propres pour avoir un équivalent dans une autre langue. Quand on lui parle de littérature française, le poète cite immédiatement Molière, Flaubert et Jules Verne. Il a toujours aimé la littérature française, qu’il a découverte à l’école à Cuba. La traduction de sa poésie en français représente donc énormément pour lui.

 

La rencontre s’est conclue par la lecture polyphonique de quelques-uns des poèmes de l’anthologie, en espagnol et en français. La poésie sahraouie a été très bien reçue, aussi bien de la part d’hispanophones que de non-hispanophones grâce à l’excellente traduction française de Mick Gewinner. Les éditions L’atelier du tilde envisagent d’ailleurs de consacrer prochainement un volume entier à l’un des poètes, Limam Boicha. Pour aller plus loin, on peut retrouver les poèmes des membres de la Generación de la amistad ainsi que des articles sur le Sahara occidental sur leur blog : http://generaciondelaamistad.blogspot.fr/ (en espagnol uniquement). Une citation annonce la couleur dès la première page : Generación de la amistad saharaui – Un grupo de poetas saharauis que pretenden transmitir el sufrimiento de su pueblo, unidos por historias de pastores que se perdieron persiguiendo sus sueños tras una nube (La Generación de la amistad  sahraouieUn groupe de poètes sahraouis qui tentent de transmettre la souffrance de leur peuple, unis par des histoires de bergers s’étant égarés en poursuivant leurs rêves à travers un nuage).