Nyansapo Fest VS Hidalgo: au coeur d'un acharnement - Le Lumière

Nyansapo Fest VS Hidalgo: au coeur d’un acharnement


Coup dur pour le Nyansapo Fest. La Maire de Paris, Anne Hidalgo, a saisi la préfecture de police ce lundi 29 mai en vue d’interdire le festival afroféministe européen pour non-mixité de l’accès aux rencontres et débats. Elle se dit même prête à engager des poursuites judiciaires pour demander l’annulation et l’interdiction du festival si des changements adéquats ne sont pas effectués. Les festivités sont néanmoins maintenues et la toute première édition de l’événement, accueilli et organisé cette année par le Collectif MWASI, se tiendra du 28 au 30 juillet prochains dans les locaux de La Générale Nord-Est à Paris.

A l’origine de ce festival, un combat contre le racisme et une volonté d’émancipation et de lutte identitaire pour les femmes afrodescendantes. Et c’est le Collectif MWASI (femme, en lingala) qui sera l’hôte lors de cette première édition. « Une organisation autonome des racisé.e.s (…) pour nos luttes » selon le CM (Collectif MWASI, ndlr). L’occasion de rencontres, de débats et d’échanges concernant la situation des femmes Noires et la cause féministe. Il s’agit de se réunir pour trouver des solutions concrètes afin d’améliorer leur condition, tant socialement que selon une meilleure représentation politique ou concernant l’accès aux droits et à l’emploi. L’association dénonce les inégalités subies par une certaine catégorie ethnico-genrée. Et qui dit festival dit aussi culture: le CM encourage chaque femme à être fière de son histoire, de sa culture et de ses traditions, et ainsi de les promouvoir. Il met un point d’orgue à leur (ré)apprendre à arborer fièrement leur chevelure naturelle par exemple, marqueur identitaire sans égal, et à combattre le diktat de la société, soit le modèle de la femme occidentale, aux cheveux lisses et à la peau claire. Le ton est donné: le Nyansapo Fest affiche des positions claires: radicales et militantes. L’événement reste pacifique (d’où le nom Nyansapo, symbole ouest-africain évoquant la sagesse), revendiquant un esprit d’équipe où l’intelligence et la patience sont les maîtres mots.

 

TOU.TE.S À LA GÉNÉRALE

La coopérative artistique, politique et sociale du XIe arrondissement de Paris, à Sèvres, ouvre ses ateliers aux adeptes de la création et accueille de nombreux événements culturels et militants, comme le Festival Nyansapo. Mais La Générale loue également ses locaux à la Mairie de Paris, dont la représentante n’approuve pas toutes les décisions. Alors qu’elle approuvait la non-mixité quand il était question de financer la Maison des Femmes de Paris, d’obtenir un quota d’au moins vingt candidats blancs aux mairies d’arrondissements parisiennes en 2014 ou qu’elle comme le reste des détracteurs du festival boudaient les ateliers lorsque des formations tout public contre le racisme avaient été organisées par le collectif. Dans un tweet datant du dimanche 28 mai, Anne Hidalgo pointe du doigt la non-mixité des ateliers se déroulant cet été dans les locaux de LG (La Générale, ndlr):

Elle déclare le lendemain qu’une solution a été trouvée suite à un entretien avec le Collectif MWASI, entretien qui n’a en réalité jamais eu lieu, et qu’après son passage le festival est devenu ouvert à tous. Les organisatrices de l’événement dénoncent les propos de la Maire, des mensonges selon elles, puisqu’il a été clairement stipulé dès le début que la majorité des ateliers seraient non-mixtes et se tiendraient dans des locaux privés, mais que les ateliers mixtes figurant au programme auraient lieu à La Générale Nord-Est, comme prévu initialement.

Pressions, diffamations de la part de l’élue, de représentants du Front National, mais également de SOS Racisme qui « condamne la tenue d’un festival discriminatoire » dans son communiqué de presse, déclaration à laquelle le Collectif MWASI a répondu en regrettant que « le seul moyen de survivre médiatiquement (pour l’association au célèbre slogan « Touche pas à mon pote ») est de s’en prendre aux organisations qui luttent vraiment contre le racisme ». Le festival hérisse aussi le poil de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA) selon laquelle il s’agirait d’une organisation promouvant un repli identitaire, mais aussi de l’association féministe Ni Putes Ni Soumises déclarant « On est pas féministe pour exclure mais pour inclure » (cette même association qui exclue les femmes voilées de son combat, considérant qu’elles desservent la cause).

 

LA NON-MIXITÉ: UNE NÉCESSITÉ

« Les Blancs vous accuseront de causer le trouble quand tout ce que vous faisiez était d’agir comme des êtres humains normaux au lieu de ramper » – Rosa Parks.

Un besoin, si l’on en croit l’article de Christine Delphy sur le site du Collectif Les Mots Sont Importants (LMSI). Une nécessité politico-sociale: des catégories sociales ethno-genrées différentes de celle des femmes Noires seraient dans l’incapacité de lutter efficacement aux côtés de personnes dont elles ne partagent pas les mêmes revendications. Il ne s’agit pas d’exclure pour rejeter humainement mais de constituer des rassemblements et des débats entre personnes d’un même groupe cherchant à trouver des solutions adéquates à leurs problèmes, spécifiques de part leur appartenance ethnique et sociale. Comment comprendre et appréhender des problèmes qui ne nous touchent pas de près ? En effet, un homme blanc ne rencontrera pas les mêmes difficultés politiques, sociales et économiques qu’une femme noire au sein de la société. C’est malheureusement une vérité à intérioriser et le lot quotidien de milliers de femmes en Europe et dans le monde.

« Nous savons que la non-mixité d’une partie de notre festival n’est pas le problème principal et est utilisé comme prétexte. En effet, aucun doute qu’un festival entièrement non-mixte où la programmation aurait encensé les valeurs de la République et dénigré nos communautés nous aurait valu la médaille du courage républicain. » – Collectif MWASI.

Une bande-dessinée explicative de Maeril (artiste illustratrice, graphiste et blogueuse) reprend sur Facebook les grands enjeux de la non-mixité selon plusieurs cadres et publics différents: .

« Ces personnes qui ne veulent pas comprendre que des personnes dominées aient envie de s’organiser entre elles pour aller vers leur émancipation. (…) Ce sont des polémiques qui reviennent assez régulièrement sur des bases assez malsaines » sont les mots de Raphaelle, l’une des représentantes du collectif, lors une interview pour France Info le 29 mai dernier. A retrouver sur Youtube:

 

Océane Rose Marie (d’Arrêt sur images) parle, dans sa chronique, des « Ouins-Ouins » (comprenez pleurnicheurs) pour qualifier toute personne se plaignant d’être exclue des activités non-mixtes et retournant, de ce fait, le stigmate des opprimés sur elle. Elle explique le besoin de se réunir, pour un groupe ayant des revendications communes, sans l’intrusion d’autrui (aussi bienveillant soit-il):

Non-mixité : Oceanerosemarie s'adresse aux "ouins ouins"

Océane Rose Marie sèche les pleurs des "ouins ouins", ces hommes blancs malheureux de ne pas être invités au festival Nyansapo>> Retrouvez toutes ses chroniques sur : http://www.arretsurimages.net/chroniqueur.php?id=37

Publié par Arret sur Images sur mercredi 7 juin 2017

 

#JeSoutiensMWASI

Le hashtag était dans les tendances France, les Top Tweets, ce dimanche, expression des millions de soutiens des internautes envers le festival afroféministe. Le CM appelle donc à la mobilisation: sur Internet en partageant l’information, sous forme d’achats de billets pour l’événement (les places ont aujourd’hui toutes été vendues mais il est quand même possible de s’inscrire sur une liste d’attente au cas où des entrées se libèrent) et grâce à une levée de fonds, notamment.

Les organisatrices du Nyansapo Festival bénéficient aussi de l’appui du site d’information et d’investigation en ligne Mediapart, qui a créé une pétition pour l’occasion, évoquant même un barrage républicain dans l’un de ses articles, ici. Et de La Générale elle-même, évoquant dans une mise au point une fake-news inventée par Anne Hidalgo.

La polémique a pris une telle ampleur que les faits ont également été relayés à l’internationale par le très célèbre journal américain TIME et par le Huffington Post, qui pointent une incompréhension de l’événement de la part de l’élue.

Finalement, le Collectif MWASI a contacté la préfecture de police ainsi que le cabinet de la Maire de Paris selon lesquels le festival ne peut ni être annulé ni être interdit, conformément au droit de rassemblement et de manifestation et à la liberté d’organisation des citoyens français. Le collectif attend donc un communiqué de presse de Madame Hidalgo ainsi que des excuses publiques. Nul doute que cette dernière s’impliquera avec la même ferveur concernant le camp d’été réservé aux « Blancs de bonne éducation » avec cinq jours « sans racailles, sans KasseKouille, sans KousKous » (prévu près de Lyon du 14 au 19 juillet prochains), et souhaitant « santé, bonheur et moins d’Arabes » pour l’année 2017. Initiative qui, au contraire du Nyansapo Festival luttant contre le racisme, prône la haine de l’autre selon des valeurs d’extrême-droite, racistes, fascistes et néonazies.