Harcèlement à l’école : quand l’humiliation devient banale - Le Lumière

Harcèlement à l’école : quand l’humiliation devient banale


 

Harcèlement: le terme évoque des images choc, si romancées qu’on dénonce ce phénomène en n’y croyant qu’à moitié.

 

Or, à la suite d’un appel à témoin parmi les étudiants de Lyon 2, les réponses ont été si nombreuses qu’il a fallu limiter cet article à quatre récits. Loin des clichés, on s’aperçoit que le harcèlement touche bien plus d’élèves qu’on croit, et qu’il bouleverse durablement une vie.

 

Dans cet article, les témoins ont un nom d’emprunt.

 

1) Leur histoire

 

  • Sophie

Au collège, elle subissait les brimades quotidiennes, surtout axées sur le physique, d’une de ses amies les plus proches. Cependant,  Sophie ne se sentait pas en droit de répliquer, puisque l’amie en question prétendait la rabaisser « pour son bien ». L’amie de Sophie a commencé à l’insulter sur Facebook et à lui interdire de fréquenter d’autres personnes.

C’est ensuite en Terminale que des insultes visant un de ses amis, homosexuel, ont fini par la toucher. Tous les jours, au lycée, elle se faisait traiter de pute.

Photo d'une femme en sous-vêtement se couvrant le visage de ses mains. Sur son corps sont écrits des phrases comme "Why can't I be pretty too ?", "Too small" sur sa poitrine, "Too Fat", "Too Big"

 

 

  • Maeva

Maeva a été victime de harcèlement en Troisième, après avoir eu sa première relation sexuelle avec son copain. Celui-ci avait longtemps insisté pour qu’elle le fasse, puis il l’a raconté aux élèves du collège, qui ont commencé à l’insulter de fille facile. Il a ensuite continué à profiter des sentiments de Maeva, a quelquefois abusé d’elle, tout en participant à la construction de cette mauvaise réputation au collège.

Dessin avec un couple hétérosexuel, de nombreux mots décrivent, en anglais, le slut-shaming dont la femme est victime (slut, dirty, whore...), en opposition aux mots définissant l'homme (manly, hot, badass..)

 

  • Maxime

Le harcèlement de Maxime a commencé beaucoup plus tôt, dès l’entrée au collège : insultes, menaces, auxquelles il ne pouvait répondre rapidement à cause de sa dyslexie. Maxime vivait dans la peur constante de se faire frapper. Il s’est renfermé sur lui-même, ne sortait plus beaucoup de chez lui. Cette tension a atteint son paroxysme un soir : un groupe mené par un garçon de sa classe l’a racketté à l’arme blanche.

Photo d'une main tenant un canif

 

  • Carla

En Troisième, une nouvelle dans le groupe l’isolait de ses amies, la frappait, l’insultait en face et par téléphone, et répandait des rumeurs sur sa famille.

Plus tard au lycée, à la suite d’une dispute avec sa meilleure amie, Carla s’est mise à recevoir des messages d’insultes et des menaces. L’amie a commencé à raconter ses secrets aux élèves du lycée, à l’humilier en publique. Cette situation a duré jusqu’au bac, et encore aujourd’hui la harceleuse continue de l’insulter sur Facebook et Instagram, en hackant des comptes régulièrement.

Smartphone avec des sms. Légende : "Ce ne sont pas des messages. Ce sont des menaces."

 

2) Comment ils s’en sont sortis

 

  • Sophie

En perdant de vue les harceleurs successifs (à noter que celle du collège a été victime à son tour de harcèlement en entrant au lycée), Sophie a échappé aux insultes avec le temps. Elle a rencontré de nouveaux amis qui l’ont très bien accueillie, ainsi que son copain actuel qui a su la rassurer sur son physique. Sophie affirme que le mal-être provoqué par le harcèlement devient plus facile à vaincre avec l’âge.

Malgré tout, elle manque toujours de confiance en elle et a des complexes. Les filles ne lui inspirent plus confiance, elle garde un premier abord froid envers elles.

Cependant, elle tire une force de cette expérience : ne plus tenir compte du regard des gens. Il y aura toujours des personnes irrespectueuses, le tout est de ne pas s’en faire.

 

  • Maeva

En quittant le collège, le harcèlement a cessé pour Maeva, même si son copain à l’origine de cette expérience a longtemps continué de la voir. Pour elle, le soutien de sa famille a été très important pour tenir le coup pendant cette période difficile, même si elle ne leur avait pas tout raconté à l’époque.

Suite à cet épisode, Maeva avait peu confiance en elle, et ne se sentait capable de rien. Mais avec le temps, ce mal-être a disparu. Cependant, aujourd’hui encore, elle n’arrive plus à faire confiance aux hommes. Elle n’a jamais pu s’engager durablement depuis le collège.

Comme Sophie, elle tire de cet épisode une plus grande résistance face aux épreuves et une indépendance au jugement des autres.

 

  • Maxime

A la suite de l’agression au couteau, Maxime a eu un déclic qui l’a poussé à porter plainte. Le jour du procès, l’agresseur n’étant pas présent en classe, il a annoncé bien haut que le garçon était au tribunal, et a raconté l’incident à tout le monde. Il a gagné en assurance, répondait aux provocations, allant jusqu’à se faire craindre. Il venait défendre son petit frère qui entrait en Sixième. Le harcèlement a cessé pour lui.

Par peur des moqueries, Maxime a renoncé à sa passion pour le théâtre. Il n’a toujours pas confiance en lui malgré les apparences, et essaye toujours de prouver sa valeur aux autres. Il doute de la vie telle qu’elle est, l’imagine dans différentes conditions, se demande à quoi elle aurait ressemblé si cet épisode n’avait pas eu lieu.

En revanche, ces années de harcèlement lui ont permis de développer une plus grande empathie pour les personnes dans cette situation : témoin d’une injustice, il intervient spontanément pour aider la victime.

 

  • Carla

Carla n’est pas encore sortie du harcèlement, quand bien même elle a changé de ville pour ses études. Son harceleuse continue à la contacter. L’étudiante évite encore de fréquenter certains endroits de sa ville par crainte de la croiser. Elle regrette de ne pas avoir porté plainte, et a récemment posté un long message sur Instagram, s’adressant directement à elle pour la première fois, pour lui faire comprendre qu’elle n’avait plus peur. Son copain lui a aussi été d’une grande aide, même si il ne semblait pas réaliser la gravité de sa situation.

Carla a redoublé sa Terminale en grande partie à cause du harcèlement. Elle souffre de migraines et insomnies chroniques. Cependant elle a acquis un plus grand sens de la justice, et ne se laisse plus marcher dessus.

 

 

3) Causes et solutions

 

Les personnes interrogées suggèrent plusieurs causes au harcèlement, et proposent des solutions.

Qu’est-ce qui provoque ou favorise ce phénomène ?

 

  • Mal-être des harceleurs eux-mêmes, qui cherchent à détourner l’attention en reportant leur haine de soi sur les autres
  • Erreur de jeunesse (surtout au collège), on cherche à bâtir sa personnalité quitte à faire du mal
  • Mauvaise éducation de la part des parents, le respect n’a pas été appris
  • Effet de groupe et manque de personnalité
  • Problème psychiatrique dans certains cas (à noter cependant : les personnes en situation de handicap ou ayant un problème psychiatrique sont bien plus souvent victimes qu’auteures de violences ou de harcèlement)
  • Impuissance des établissements scolaires face à ce phénomène

 

Solutions possibles ?

 

  • Meilleure sensibilisation des professeurs et CPE qui ne sont pas toujours d’une grande aide, soit parce qu’ils prennent ce problème à la légère, soit parce que leurs solutions ne sont pas adaptées.
  • Durcir les peines juridiques pour les harceleurs non seulement physiques, mais aussi psychologiques.
  • Davantage de prévention auprès des élèves, qui ne se rendent pas toujours compte de la gravité du harcèlement et suivent le groupe sans réfléchir
  • Insister sur l’enseignement du respect aux enfants dès le plus jeune âge
  • Entourer les personnes harcelées, savoir les mettre en confiance pour qu’elles se confient et ne restent pas seules
  • Faire en sorte que les personnes harcelées se sentent en sécurité au moins chez elles